Les mots
rabattus
par remi
voluer
Des
mots rabattus, et mes démons...
Je me souviens du jour où je suis né
Au détour d'une nuit de torpeur, allongé sur le sable froid et humide,
dans un rayon de soleil balbutiant. Bref et subtil, le regard de la vie
comme un instant perdu d'une beauté illusoire et l'infini, si proche,
et moi, perdu entre les dunes et le reflet de l'eau.
Une sensation nouvelle qui pénètre mes sens, une éternité de bonheur,
douillet et tranquille. Sentiment de joie, d'accomplissement, béat, la
plénitude qui transfigure les choses. Je plonge dans un nuage de coton,
me laisse envelopper sans aucun remord. Le plaisir interdit : la volupté
! A quoi bon ? Tout cela pour des moments, concupiscence qui s'envole,
que l'on cherche alors, encore, et puis encore, mais rien. A quoi bon
?
Peu à peu, je reconnaissait cette sensibilité légère, tantôt travestie
en tout ou en rien : passant et repassant, parfois invisible et insaisissable,
parfois si évidente, mais de plus en plus incompréhensible, et à force
de m'y habituer, de me torturer de quiétude, cela m'apparaissait comme
le dogme qui régit chaque existence, chaque expérience : cette quête
impossible d'un courant d'air invisible et fortuit, la volupté.
J'allais l'attendre, tout faire
pour qu'elle vienne sans toutefois la provoquer, de fait cela n'y aurait
rien changé. Un enfant n'est fasciné que par la beauté ; il en allait
de même pour moi. Un rugissement aveugle m' appelait, glissant, maelström
sans nom vers les conceptions épurées qui m'avaient faites homme. Cet
émerveillement des sens, alors que la nuit s'éclipsait, était à n'en pas
douter la preuve qui me manquait, l'évidence sans nom, la solution au
mystère de la vie, de ma vie.
Alors je décidais de l'attendre.
Au détour d'une ruelle sombre de Tanger, au sommet d'une montagne ou des
lunes. Les choses ne sont elles pas fascinantes ? Et puis quoi dire, quoi
vouloir ? C'est si facile de regarder, simplement, d'admirer, passif,
les courbes, les couleurs, les bruits sans système sans schéma. Kundera
avait tout dit : la volupté, c'était cette "insoutenable légèreté de l'être
". Rien à rajouter, il suffirait d'assister, passivement, aux choses qui
passent et repassent qui se fondent peu à peu pour finalement se rendre
compte qu'on y participe, quoi qu'on y fasse.
L'art m'en semblait être la première manifestation : un instant inconscient
ou tout se dit, tout se fait de soit même, ou l'être n'est qu'un outil,
l'âme une référence. Et puis, ce moment si court si long ou la signification
naît du néant, où la chose apparaît enfin : la création. C'était évident.
Je n'avais aucune référence. Aucune imagination ou pouvoir de représentation.
Une vague culture institutionnalisée, mais rien. J'ai lu, observé, écoutées,
celle et ceux dont les yeux respirait la volupté, la légèreté des choses.
Dante. Burroughs. Bacon. Des destins brisés, talents gonflés à en éclater.
Rimbaud, Van Gogh, ceux, ce par qui Elle semblait s'exprimer. Mais jamais
de joie, jamais de bonheur, comme si à trop jouir on se brûlait les ailes.
Etait -ce cela, la volupté, un bonheur caché et malsain, le fruit défendu
? Peut -être.
Chez tous les créateurs s'introduisait
l'ombre d'un catalyseur derrière l'inspiration ; moyen de s'oublier, de
transfigurer la réalité en stimulant l'imaginaire. Alcool, drogue, tout
se vaut ; il s'agissait de s'adapter à un nouveau monde d'improvisation
et de délocalisation qui s'ouvre alors. L'alcool n'était pas une réelle
alternative ; en fait, seuls les psychotropes pouvaient prétendre
à aider nos destins : apportant plus d'espace, plus de temps, plus de
contrôle. Et puis, avec les drogues, il y avait ce petit côté privilégié,
le tabou et la légende, le sang de Caïn , mauvais et si juste et toutes
les chimères bravées.
Des heures passent, des jours,
des mois et je me roule au sol, vautré dans une confiance aveugle en mon
destin. Tout est si difficile à décrire. W.Burroughs interprète un tel
processus de création en se rapportant métaphoriquement à une photographie
: des images, des courbes, des lumières, mais ni sentiment ni sensation
: la différence est là, en s'enfermant sur soi-même tout s'intériorise
et rien n'y fait, rien n'est plus explicite il ne reste que des suppositions
et quelques certitudes.
Tout a glissé si vite : une
bulle maladive de jouissance égocentrique et sublimée, le souvenir de
mes cellules qui palpitent de bonheur, de mes muscles qui transpirent.
Posture fotale, à même le sol, immobile et tous se passe en mon monde,
tout y est si beau, si parfait que l'on peut s'y complaire.
Et si je ne devait retenir
qu'une chose de cela, c'est la manière avec laquelle la beauté se travestie,
tout notre ... quotidien ... toute cette facilité avec laquelle les choses
se produisent. Mais est-là la volupté ? J'ai peur d'affronter mes démons,
peur de savoir. Il me semble que tout ceci était faux, désormais, moi
vieillissant : tout ceci dérisoire. La volupté est unique et personnelle,
j'en ai toujours été persuadé, et cette histoire, les expériences, ne
m'avaient encore mené à rien, sinon à sublimer faussement mon quotidien.
Feu d'artifice de satisfaction, contemplatif. Finalement, peu de bonheurs
restent.
La volupté est intiment liée
à nos démons, alors, elle vient, peut-être, mais nous restons soumis à
ses caprices
Stupre. Six lettres d'une concupiscence
délictueuse, honteuse, presque, s'il l'on s'en référait aux autres, mais
peu m'importait : le libertinage n'avait lieu d'être que pour soi-même,
pour les plaisirs qu'on en recevait.
Le sexe cru, multiple, pervers
n'était qu'un jeu de jouissance entre les partenaires, un fil auquel les
silhouettes se raccrochent tant bien que mal. Il y a eu l'initiation.
Elle jeune et tremblante, parée de tous les atours de la symbolique vaginale
: chaleur rouge, humidité douillette, juste le plaisir, violent et déchaîné.
De long moments, interminables
l'un dans l'autre s'oublier à la crispation, des heures et des heures
et puis des filles et des filles. Blondes, brunes et rousses, la modélisation,
en enchevêtrement de corps ouverts bouillonnants et tremblants, et des
gémissement, c'est ce qui m'oubliait le plus, la pureté des moments où
l'autre s'abandonne à vous, où vous vous abandonnez à l'autre, instant
privilégié de communion sexuelle, l'orgie et le sabbat qui s'entremêlent
en un caducée mystique et pervers.
Je n'ai jamais cherché de signification à tout cela, au contraire, toute
cette gratuité de l'acte était sidérante : oubli innocence, instant privilégié.
Certaines société comparent la jouissance, lorsque tout en vous s'arrête
de vivre et de battre : sens, organes, mouvements, certaines sociétés
y voient une sorte de " petite mort " : votre esprit qui s'élève dans
un courant chaud de volupté, palier par palier jusqu'au point de rupture
où le corps ne compte plus et vos organes qui se vident en un torrent,
le cri, encore, et tout est fini.
Et puis la satisfaction toute
personnelle d'être choisi et désiré, de s'imposer physiquement, accepté
juste par des a priori, un objet tout simplement - non pas forcément
dénué de personnalité - mais susciter l'envie, bestiale tous ces relents
furieux et primitifs ; la volupté des plaisirs charnels c'était aussi
cela : l'abandon d'un comportement formaté par deux mille ans de civisme,
notre personnalité, la symbolique de l'instant ou plus rien ne compte.
Depuis peu de temps, mes rêves
se sont clarifiés. Les peuplades de silhouettes malignes qui sortaient
du brouillard se sont clarifiées. Je les distingue mieux à présent,
majestueuses, magnifiques objets de désirs et de mort. Et toujours je
me réveille dans une sorte de torpeur confuse, langoureuse. Douleur tranquille,
quiétude - inquiétude ? - essence d'un réveil perdu à mi - chemin entre
rêve et réalité.
Mais hier, oui hier, un ange m'est venu, il m'a guidé par - delà Babylone,
par - delà les hommes et leurs querelles, là où tout était jouissance,
pure et translucide. Une part de mon âme y est restée, elle me manque.
Je tenais à t'y emmener, au royaume des nouveaux-né, à l'aube, pour que
toi aussi tu comprenne, lorsqu'il y a eu le parfum délicat de la houle,
et puis ce bruit répété, mélange de clapotis et de roulement du ressac.
Je sentais le vent battre mes cheveux, et tes yeux écarquillés à
demi face à la lumière naissante du soleil, ce regard incroyablement
fort et fou.
Allongés, seuls au milieux
du silence de nulle part, blottis l'un contre l'autre comme un barrage
à l'immensité bleue de l'horizon, nous l'attendions.
Et elle est venue, une grande
lumière, flash horizontal. Brutal ? Toi, nous, ici, je savais que l'éternité
était dans cette seconde.
L'instant où l'on saisi les
choses dans leur spontanéité : une jouissance - une explosion - d'intelligence
réciproque : comprendre par là la beauté de la vie.
Peu importe le fait ce qui
compte c'est qu'il existe en tant que tel, preuve du vivant, de notre
vivant lui - même une chance unique parmi le grand ordre des choses, exister,
en fin de compte.
La volupté naît d'une apparition, une renaissance en quelque sorte qui
nous rappelle combien courte est la vie combien belles sont les
feuilles d'automne balayées d'un vent frais. Le bonheur d'une vie condensé
en une seconde d'un souvenir incommensurable ; pleur d'enfant, sourire
de mère, là où se vident les espoirs de chacun, là où se croisent ce dont
on profite, juste des instants, des moments si courts où l'âme entre dans
une connivence aveugle de regard lucide, où le doigt des Dieux s'offre
à nous en pointant les richesse de notre monde, la chance que l'on a d'y
participer. C'était une anticipation
plutôt étrange, quasiment mystique. J'avais cette sensation tactile, perception
de la vitalité transfiguré de part et d'autre d'une route.
Emerveillement, béatitude, lente apathie du bonheur : d'une vie dans un
monde de beauté et de perfection aride.
Au zénith de ma vie, une illumination
: plénitude et réussite, ciel bleu et soleil illuminant mon visage, l'image
des attentes comblées, un sourire.
Et puis... plus rien. Une grande
lumière, à la fois forte et blanche et une grande pièce vide, blanche
elle aussi. Aucun bruit, aucune sensation extérieure, juste des sentiments
qui me bombardent : indescriptible marche du renouveau, et mes souvenirs,
mon être qui se construit, se déconstruit. C'est fini. Voilà où j'en suis
arrivé : fragment d'unicité abandonnée au milieu de nulle part. Rien n'y
fera désormais, ma vie s' éteint. Des histoires, des rencontres, craintes,
joies, tristesse, tout s'efface. De ma vie passée, il ne reste qu'un relent
mélancolique, délictueux : déjà si loin pourtant si forts, les souvenirs
d'une vie, la volupté.
Finalement tout me ramène au passé : un plaisir dominateur et raffiné.
La mort, la peur. L'innocence retrouvée : un son une image une odeur perpétuelles
; et des cris.
L'avez - vous vue, singulière
fin, si triste et tendre ?
Verdun, le 27 février 2001
Noter ce texte :
anonyme
Il y a des qualités évidentes. Mais les visions sont trop souvent dénaturées et alourdies par des boursouflures de style - notamment ces références littéraires, mieux vaut Sollers - qui viennent gâcher le moment où l'on sent que le style pourrait se délier et rester tendu vers cette seconde de volupté qu'il cherche à atteindre. On tourne un peu autour du sujet: volupté, ah oui, la volupté, pourquoi l'asséner puisqu'il faut intérioriser la légèreté. Le texte aurait sans doute gagné à être plus condensé et à éviter certaines formules pompières (les fameux démons) ou sans grâce à force de lieu commun ("La volupté est unique et personnelle, j'en ai toujours été persuadé...") qui tuent la sincérité des mots qui, eux, sonnent juste. L'art est difficile...
anonyme
Le terme "plénitude" est trop souvent utilisé et banalisé au fond du texte. Par contre, je le vois très bien en histoire de BD "fiction-anticipation"
Anonyme
très intéressant, rythme fou, on ne s'ennuie pas une seconde.